Des chasseurs-collecteurs de la fin du Paléolithique sous la ville d’Angoulême (Charente)

Le quartier de la gare d’Angoulême fait actuellement l’objet d’un ambitieux projet de réaménagement porté par la Communauté d’agglomération du Grand Angoulême et l’Établissement public foncier de Nouvelle-Aquitaine. Les services de l’État (DRAC Nouvelle-Aquitaine) ont prescrit, dans ce cadre, une fouille préventive sur l’îlot Renaudin qui s’inscrit dans un secteur peu documenté d’un point de vue archéologique. 

Denis Gliksman, Inrap.

Une séquence ouverte sur les climats du passé

Les découvertes préhistoriques réalisées sur le site de la rue de l’Amiral Renaudin montrent la présence de niveaux archéologiques associés à une séquence de tufs et des sédiments tourbeux d’une épaisseur d’au moins 3 mètres, attribuables à la fin du Tardiglaciaire et au début de l’Holocène (fin de la dernière glaciation, début de la période tempérée actuelle). Cette séquence géologique, inédite dans le sud de la France, renseigne sur les environnements et climats passés. Elle est à l’origine de la déclaration de « découverte exceptionnelle », dans le cadre de l’application d’un dispositif spécifique du Code du patrimoine (article R523-48 du Code du patrimoine), validé par la Commission territoriale de la recherche archéologique, et a donné lieu à une seconde prescription par l’État.

Des occupations préhistoriques piégées

Sur 2 000 m², l’emprise de la fouille renferme, au sein d’un paléo-chenal bordé de tufs, trois occupations préhistoriques : une première attribuable à l’Azilien récent (11500 avant notre ère), une seconde correspondant au Laborien (9900 avant notre ère), enfin des indices d’occupations mésolithiques (8900 avant notre ère). Ces implantations préhistoriques sont les témoins de la transition entre la fin du Paléolithique supérieur et le Mésolithique, entre un climat froid et un climat tempéré.

Le gisement, implanté en fond de vallée, est dans un état de conservation remarquable malgré des phénomènes érosifs ayant entraîné une dispersion verticale d’artefacts, et un colluvionnement de certains horizons, notamment azilien. La position du site dans un environnement singulier a favorisé la fossilisation des vestiges préhistoriques sous une épaisse couche de tufs. Ainsi, les deux niveaux, azilien puis laborien, sont bien calés stratigraphiquement.

200 000 pièces

Pointe à dos courbe Azilienne, Inrap.

Depuis sept mois, une équipe de dix archéologues œuvre sur ce chantier et a tamisé manuellement 1 500 m3 de sédiment. Quelque 200 000 pièces, dont plus de 400 armatures de jet, à la typologie variée, ont été prélevées. Malacologue, géomorphologue et spécialiste des tufs, palynologue ou encore technologue ont permis, grâce à la combinaison de leurs différentes expertises, de mieux comprendre les données issues du terrain.

Il y a 14 000 ans : l’Azilien récent

L’Azilien est généralement associé au réchauffement climatique faisant suite à la dernière glaciation. Il se caractérise par une transformation de la faune et de la flore, faisant évoluer les comportements humains.

Le niveau d’occupation découvert s’étend sur toute l’emprise, sur une épaisseur de 40 à 80 cm. Sur le terrain, des aménagements bien conservés ont été exhumés : quatre structures de combustion (foyers), des concentrations de galets chauffés, des restes osseux et un poste de taille du silex. Il semble que l’objectif premier des tailleurs a été de produire des éclats allongés (laminaires) pour fabriquer des pointes de projectile. Ces « pointes à dos courbe », petites lames transformées en armatures sur le site, présentent pour la majorité d’entre elles des traces d’impact et de fractures témoignant de leur utilisation. Parallèlement, la faune est relativement bien conservée, notamment des bois et métapodes de cervidés.

L’occupation azilienne laisse entrevoir l’implantation d’un « site de chasse », de traitement et consommation des carcasses, l’outillage domestique découvert en témoigne (grattoirs, pièces retouchées, etc.).

Il y a 12 000 ans : le Laborien

Les préhistoriens évoquent souvent cette période, du point de vue climatique, en tant que « dernier coup de froid ». Des sources venant du plateau d’Angoulême sont à l’origine de la formation d’un barrage de tuf, de 3 mètres d’épaisseur, qui a piégé « en place » le niveau laborien. Cette culture, postérieure à l’Azilien et couvrant la partie méridionale de la France, appartient à une période chronologique charnière, vers 9500 avant notre ère, pour laquelle les témoignages sont à ce jour ténus en Charente. La fouille du niveau laborien scellé par les tufs révèle des structures de combustion, des postes de taille du silex et quantité d’informations nouvelles sur ces chasseurs-collecteurs de la fin du Paléolithique supérieur. La fouille de l’îlot a d’ores et déjà mis en évidence une zone d’activité grâce à la découverte de grandes lames de silex amassées aux abords de vestiges osseux de cheval (correspondant probablement à une activité de boucherie).

L’industrie lithique est recouverte d’une légère patine blanchâtre qui atteste l’homogénéité de l’assemblage. Elle se compose essentiellement d’armatures de projectiles réalisées à partir de petites lames régulières et étroites : les « pointes des Blanchères » et les « pointes de Malaurie », caractéristiques de cette culture. Une datation radiocarbone permet aujourd’hui de préciser la chronologie de cette implantation : 9940+/- 40 avant notre ère. Les données paléoenvironnementales, quant à elles, mettent en lumière la transition d’un climat froid vers un climat tempéré, qui offre l’occasion d’appréhender de manière concomitante les bouleversements climatiques et les transformations/innovations technologiques de ces sociétés de la fin du Paléolithique.

Article issu du site de l’Inrap :

https://www.inrap.fr/des-chasseurs-collecteurs-de-la-fin-du-paleolithique-sous-la-ville-d-angouleme-13975#